Enseignement
Mis à jour
26 février 2026

Apprendre à enseigner, réfléchir sa matière

Emilie-Jade Laguilliez Jankovski est normalienne étudiante à l'ENS au master de sciences cognitives. La jeune femme a créé le séminaire transdisciplinaire "Apprendre à enseigner, Réfléchir sa matière" ouvert à tous les étudiants et toues les étudiantes de l'ENS qui se destinent à l'enseignement.

Rencontre avec une future enseignante passionnée, convaincue de l'importance de former aux pratiques pédagogiques justifiées par la recherche, pour une meilleure préparation à l'enseignement.

photo

D'où venez-vous ? Quel est votre parcours ?

Je suis lyonnaise, actuellement normalienne étudiante à l'ENS Ulm en master de sciences cognitives. Mon parcours reflète une volonté d'interdisciplinarité : j'ai d'abord choisi la classe préparatoire A/L au lycée du Parc pour sa formation complète en Lettres, puis finalisé une licence de philosophie à Sorbonne-Université avant de passer le concours normalien·ne étudiant·e. Entre-temps, j'ai été sélectionnée dans le programme d’échange international de Sorbonne-Université pour le post de lectrice de langue française au Sarah Lawrence College (New York, États-Unis), une université d'arts libéraux spécialisée en études et pratiques pédagogiques. Cette expérience a profondément nourri ma réflexion sur l'enseignement.

Comment est née l'idée de proposer ce séminaire "Apprendre à enseigner, Réfléchir sa matière" ?

Entrer à l'ENS Ulm était mon objectif depuis l'adolescence, lorsque je me suis décidée à devenir professeure agrégée dephilosophie. De l'extérieur, l'ENS reste surtout connue pour sa fonction traditionnelle de formation à l'enseignement, notamment par ses préparations d'excellence aux agrégations. Pourtant, en arrivant, j'ai découvert un paradoxe : malgré une ore de cours exceptionnelle dans quinze départements, aucun parcours enseignement-pédagogie, aucune mineure permettant l'autoréflexion d'une discipline universitaire pour son adaptation scolaire (de la 6e à la L3).

Grâce à la direction de l'établissement, conduite par Monsieur Frédéric Worms et Mesdames Valérie Theis et Virginie Bonnaillie-Noël, qui encourage les étudiant·e·s à impulser des dynamiques d’évolution de l’Ecole, j'ai pu proposer ce séminaire. Il est ouvert à tous·te·s les étudiant·e·s de tous les départements et peut être qualifié de véritablement transdisciplinaire. Tout mon discours en séance prend appui sur les travaux et rapports du Conseil scientifique de l'éducation nationale (CSEN). J'indique et facilite l'accès à ces ressources très riches avec lesquelles je me suis auto-formée, afin de contribuer à la formation continue des futur·e·s enseignant·e·s sortant de l'ENS. Elena Pasquinelli et Franck Ramus me soutiennent pleinement et interviendront au second semestre sur des sujets spécifiques. L'apport des sciences sociales, complémentaire des sciences cognitives sur les questions d'enseignement et d'institution scolaire, est également encouragé : Jérôme Deauvieau, lui aussi membre du CSEN, soutient également le séminaire.

Comment avez-vous construit votre programme ?

J'ai structuré chaque séance en deux moments distincts. La première heure est consacrée à la pédagogie, adressée aux futur·e·s enseignant·e·s de toute discipline de manière indiérenciée : psychologie de l'apprentissage, transmission, réception, évaluation. La deuxième heure propose un travail didactique en groupes disciplinaires. Dans ce temps plus spécifique, l'objectif est d'introduire une réflexion approfondie, de formuler les problèmes apparents et d'inciter à la créativité pour adapter sa propre discipline et son discours académique en matière et discours scolaires dans l'enseignement secondaire.

Le programme du premier semestre couvre les bases indispensables d'une formation à l’enseignement, où j’assure les séances. Le second semestre est pensé comme un cycle de rencontres et d’interventions de spécialistes, pour aborder des sujets très ciblés : la reconnaissance et l'adaptation aux troubles dys et aux troubles de l'attention et du comportement en classe, les pratiques concrètes de pédagogie explicite, l'enseignement de la transition écologique et sociale dans toutes les matières, ou encore les inégalités au sein des classes et de l'institution scolaire. 

Ce séminaire rencontre un grand succès ! Il y avait donc une demande ? 

Oui, le constat est encourageant et passionnant ! J'ai un noyau solide de vingt-cinq élèves assidu·e·s et une quarantaine d'intéressé·e·s inscrit·e·s à la newsletter. L’enseignement, que ce soit de façon bénévole ou rémunératrice, est une de nos activités principales en tant qu'étudiant·e·s à l’ENS. Pour beaucoup, en lettres comme en sciences (les 2/3 des étudiant·e·s du séminaire au S1 sont scientifiques), s'y former est une nécessité. Pour deux raisons capitales au moins. D'abord, pour la vie de nos disciplines, leur bonne transmission, leur compréhension, leur diusion : donner envie de fournir des eorts, de s’y investir et de leur donner du crédit. D'autre part parce que le bien-être des futur·e·s enseignant·e·s en dépend. Se retrouver devant une classe de secondaire sans avoir anticipé les questions, les problèmes, l'organisation ; sans s'être formé·e aux types d'élèves, aux pratiques pédagogiques ecaces, etc. C'est se voir crouler sous le travail très rapidement et ne pas atteindre ses objectifs. Cela peut devenir un désastre. Les participant·e·s sont varié·e·s : certain·e·s se tournent vers le secondaire, d'autres sont en fin de master et s'inquiètent de leur future fonction doctorale d'enseignement, ou se projettent dans l'enseignement supérieur. Les étudiant·e·s, dont l'expérience des classes d'université est encore récente, savent à quel point une amélioration est nécessaire. Il s’agit de réfléchir ensemble aux possibilités et aux modalités d’amélioration. Les retours après chaque séance sont très positifs, l'assiduité remarquable, alors même qu'aucun crédit n’est pour le moment délivré pour ces heures d'apprentissage. Les participant·e·s restent une vingtaine de minutes après la fin du cours, à 20h un mercredi : ils et elles sont soulagé·e·s d'avoir l'opportunité de se préparer à la profession en amont plutôt que de se retrouver sans parachute lors de leur premier jour de rentrée.

Vous souhaitez devenir enseignante. L'enseignement semble être une passion. Est-ce le cas ? Quels sont vos projets ?

J'ai souhaité très tôt, à douze ans, devenir enseignante. Les années de collège et de lycée sont particulièrement privilégiées pour observer, réfléchir et poser des questions sur ce métier, ce que je n'ai cessé de faire. "Enseigner" à mes camarades en diculté, donner des cours particuliers, intervenir en classe sur demande de mes professeur·e·s, sont des activités qui m'occupaient parallèlement à mes études. L'enseignement sous tous ses aspects est devenu une passion, au sens propre : à la fois un lieu d’épanouissement, et d'indignation. J'ai aussi observé un métier dicile, pour lequel une formation préparatoire solide manque, aux conditions de travail éprouvantes, avec une majorité d'élèves qui n'en tirent pas les fruits espérés. L'organisation, les contenus, les évaluations, ne sont clairement pas optimaux. Et depuis mes quinze ans, je réfléchis à comment faire mieux. Comment penser une structure scolaire qui permette d'abord aux enseignant·e·s de pratiquer leur métier de transmetteur·rice·s et d'évaluateur·rice·s de la connaissance ? Comment faire d’une classe et d’un parcours scolaire un lieu de développement de compétences cognitives et sociales? Comment favoriser des pratiques qui motivent les diérent·e·s élèves et les fassent activement participer, s'identifier ? Comment mettre en relation les matières pour une meilleure appréciation globale ? Comment réduire les biais psychosociaux et la reproduction des inégalités socio-économiques ? En d'autres termes, comment penser une école avec un but et une culture explicites d'apprentissage ?

Mes projets s'alignent avec cet objectif. Former de futur·e·s enseignant·e·s aux pratiques pédagogiques justifiées par la recherche me tient à cœur, pour transmettre ce que je connais déjà. À terme, je projette depuis toutes ces années l'ouverture d'une école, collège et lycée, où des professeur·e·s formé·e·s transmettraient à des classes diversifiées, de taille convenable, et où l'apprentissage et le développement cognitif et social des adolescent·e·s serait la pierre angulaire de l'établissement.

Une édition 2026/2027 est-elle envisagée ?

Oui, je l’appelle de mes voeux! C'est en tout cas dans les prévisions possibles et envisagées. Plusieurs étudiant·e·s qui ne pouvaient pas être présent·e·s au premier semestre pour cause de chevauchement de cours sont venu·e·s me demander s'il serait possible d'y assister l'année prochaine. Face à cette demande et au succès de la première édition, je me sens prête à intégrer ce séminaire à nouveau dans mon programme de l’année prochaine. De plus, afin de permettre à celles et ceux de la première édition qui n'auront pu assister qu'à un semestre sur deux de compléter leur formation, l’organisation annuelle sera probablement similaire.

séminaire