Chaque année, la Fondation Alexander von Humboldt décerne des bourses de recherche à des scientifiques de renommée internationale, toutes disciplines confondues, en reconnaissance de leurs parcours. Philippe Schlenker est lauréat du prix 2025, une reconnaissance de l'ensemble de ses travaux en linguistique.
Directeur de recherche CNRS à l’Institut Jean-Nicod, directeur de l’équipe Linguae, global distinguished Professor à l'université de New York, et spécialiste de la signification, Philippe Schlenker a reçu la médaille d'argent du CNRS en 2021.
Vous êtes spécialiste de la sémantique formelle, l’étude de la signification avec des techniques issues de la logique. Après avoir travaillé sur la langue parlée, vous avez repoussé les frontières traditionnelles du domaine en étudiant la sémantique des langues des signes, en jetant les bases d'une « sémantique des primates », puis plus récemment en préconisant une sémantique de la musique. Comment vos recherches ont-elles évolué en ce sens et qu'est-ce que cela nous apprend sur la façon dont les humains (et les animaux) produisent du sens ?
La sémantique des langues signées a, à mon sens, conduit à deux conclusions principales. La première est que les théories sémantiques élaborées pour les langues orales peuvent être très éclairantes pour les langues signées, ce qui ne fait bien sûr que souligner l'unité fondamentale du langage humain. En retour, les langues signées ont parfois éclairé les théories d’un jour nouveau parce qu'elles rendent visibles certains éléments de l'armature logique des phrases qui sont implicites (non-prononcés) dans les langues orales. Un exemple bien connu est celui des variables logiques (les x et les y des mathématiques et de la logique) : on a souvent postulé qu'ils étaient présents mais invisibles dans les langues orales, rendant possible la désambiguation de : "Sarkozy_x a dit à Obama_y qu'il serait élu", où l'on obtient un sens différent selon que le pronom est "il_x" ou "il_y". D’autres éléments de l'armature logique des phrases (pas tous) peuvent également être rendus visible dans certaines langues signées. Une seconde conclusion majeure est que nos théories sémantiques initiales étaient certes largement correctes, mais clairement insuffisantes : elles n'avaient rien à dire sur les cas, communs en langue des signes, où un signe est une image simplifiée de ce qu'il représente (par exemple : un signe mobile représentant une personne peut produire une animation visuelle du mouvement de cette personne). Il a donc fallu étendre, de façon très fondamentale, notre compréhension du sens linguistique pour analyser le sens dans les langues signées.
Pour ce qui est de la linguistique animale, la direction de recherche est inverse : plutôt que de chercher des extensions des outils développés par la linguistique, il faut au contraire développer des outils moins puissants, pour rendre compte de systèmes extrêmement intéressants, mais beaucoup moins expressifs que les langues humaines. Notre équipe a deux directions de recherche. L'une consiste à obtenir une typologie des "langages animaux", par un travail collaboratif très détaillé avec des éthologues spécialistes d’espèces très diverses, des primates aux oiseaux en passant par les abeilles. L'autre direction consiste à donner une dimension évolutive à nos analyses. Contrairement au langage humain, dont l'état ancestral est un sujet de controverse, les cris et gestes des animaux sont souvent préservés sur des millions d'années. Le but est alors de reconstruire la façon dont les animaux 'parlaient' il y a 5, 10 ou 20 millions d'années, et d'élaborer des modèles évolutifs pour comprendre l'émergence et le développement de ces systèmes.
Quels sont, selon vous, les défis majeurs pour la sémantique et la linguistique formelle dans les dix ou vingt prochaines années, notamment face aux avancées de l’IA ?
La linguistique formelle a, depuis une vingtaine d'année, pleinement intégré les méthodes expérimentales des sciences cognitives, et elle offre ainsi un modèle particulièrement remarquable d'interaction féconde entre des théories extrêmement explicites (formalisées) et ambitieuses, et des données provenant de langues très variées et obtenues avec des méthodes diverses (du travail de terrain jusqu'aux expériences de psycholinguistique). Mais la crise de la réplication en psychologie (qui a largement épargné la linguistique, dont les données étaient généralement assez robustes), puis l'essor des 'big data' et de l'IA, ont rendu les approches théoriques fort peu à la mode. Je pense et espère que ce n'est qu'un mouvement passager, car il n'y a guère de science intéressante sans théories ambitieuses. L'interaction avec l'IA est un enjeu considérable, mais qui m'incite plutôt à un certain optimisme: plusieurs de mes collègues plus ou moins immédiats (Emmanuel Chemla, Yair Lakretz, Emmanuel Dupoux) font du travail vraiment passionnant et de très grande qualité à l'interface de la linguistique, des sciences cognitives et de l'IA, utilisant l'IA de façon très contrôlée et informée pour éclairer les théories. J’espère donc que, si un peu d’IA éloigne de la théorie, beaucoup y ramène.
Comment vos recherches vont-elles évoluer dans les prochaines années ?
Il y a une tension entre deux priorités possibles. L'une consiste à consolider les extensions en cours de ce qu'on appelle maintenant la Super Linguistique (se rapportant, dans mes travaux, aux langues des signes, aux gestes, à la musique, et à la linguistique animale). Il faut en particulier renforcer les liens avec la linguistique théorique, car toutes ces nouvelles données offrent non seulement de nouveaux défis mais aussi de nouvelles directions théoriques. La seconde priorité possible consiste à explorer de nouveaux champs empiriques. Il me paraît très intéressant de revisiter, dans le cadre de la sémantique et de la pragmatique contemporaines, les vieilles questions de la rhétorique, ou art de la persuasion linguistique. Les enjeux théoriques sont passionnants, et les enjeux pratiques pourraient être considérables.
Que représente le prix Humboldt pour vous ?
C'est la reconnaissance d'un travail largement collectif, un encouragement à le poursuivre, et également une opportunité extraordinaire de collaborer avec le Centre Leibniz ZAS, tout en séjournant à Berlin, qui est presque un second chez moi depuis que j'y ai étudié en 1992.
POUR EN SAVOIR PLUS