Publication
Mis à jour
26 janvier 2021
LNC2

Imiter, oui, aveuglément, non!

«L'homme diffère des autres animaux en ce qu'il est très apte à l'imitation et c'est au moyen de l'imitation qu'il acquiert ses premières connaissances» (Aristote)

L’imitation joue un rôle crucial dans l’apprentissage et la consolidation de comportements. Si un enfant commence à utiliser un jouet, celui-ci devient tout de suite l’objet de convoitise de ses compagnons de jeu. L’apprentissage par observation est également présent à l’âge adulte, bien que les objets de désirs évoluent. Pendant le confinement, en France et ailleurs, un engouement soudain autour de la fabrication du pain maison a été révélé par l’explosion du partage de recettes sur les réseaux sociaux. Chacun mettant la main à la pâte, consolidant ainsi cette tendance. Résultat : une pénurie de farine dans les supermarchés !

Mais quels sont les mécanismes psychologiques exacts de l’imitation? L’imitation impacte-t-elle directement nos choix sans pour autant être associée à nos comportements sur le long terme ou influence-t-elle plus durablement la valeur associée à chaque action ? C’est la question que s’est posée l’équipe Human Reinforcement Learning dirigée par Stefano Palminteri au Laboratoire de Neurosciences Cognitives et Computationnelles (LNC2).

Les chercheurs ont étudié le comportement de binômes de volontaires engagés dans un processus d’apprentissage par essai et erreur dans un contexte social. Chacun devait apprendre parmi deux symboles identiques celui qui permettait d'obtenir une récompense et maximiser ses gains. A certains moments, il était  possible d'observer le choix de l’autre participant. La récompense associée au choix de l’autre participant, quant à elle, restait inconnue. Les choix montrés pouvaient être majoritairement le choix du « meilleur » symbole. Ainsi, imiter ce choix serait bénéfique, ou inversement. Une approche computationnelle a permis aux auteurs de comparer les différentes façons possibles dont l’imitation est implémentée dans le cerveau. 

SP1
Cette figure représente de façon schématique la tâche que les participants ont réalisée. Dans certains essais ("private"; ligne de haut) le participant choisit librement et obtient un résultat. Dans d'autres essais ("observational'; ligne du bas) le participant observe le choix d'un autre jouer, sans en connaitre le résultat. 
SP2
Cette figure représente de façon schématique les deux algorithmes principaux que l'étude a comparé. "Decision biasing" (ou biais de décision; à gauche) est l'algorithme préexistant que les auteurs ont comparé avec "Value shaping" (ou influence sur les valeurs; à droite) qui s'est montré être plus performant.


Les résultats, qui viennent d’être publiés dans la revue Plos Biology, révèlent que l’imitation impacte durablement la valeur associée à une action. Ce n’est pas simplement la décision de choisir cette action qui est favorisée, mais bien la valeur associée à cette action qui est modifiée. Mais l’imitation n’est pas pour autant aveugle ! Un participant faisant le choix le moins favorable perdra au fur et à mesure la confiance de l’autre joueur et finira par ne plus être  imité.  

Mais, attention, l'opposé est vrai aussi : un choix sera davantage imité si celui-ci est en accord avec ce que l’on pense. Cela peut engendrer un biais de confirmation, la tendance à préférer toute information qui confirme nos propres croyances (une tendance mise en évidence par la même équipe dans une étude précédente)

Anis Najar, docteur en robotique et intelligence artificielle, premier auteur de la publication, explique que l’étude des mécanismes d'apprentissage social permet non seulement de mieux comprendre les interactions humaines, mais aussi de concevoir de nouvelles méthodes d'interaction Homme-Machine. « Dans la mesure où nous allons être de plus en plus amenés à interagir avec des intelligences artificielles, il est important de mettre en place des protocoles d'interaction adaptés à chaque individu, tout en mesurant l'impact que ces interactions peuvent avoir sur le plan cognitif, surtout chez les personnes vulnérables comme les enfants ou les personnes âgées. »

Stefano Palminteri qui a dirigé cette étude ajoute que ces résultats obtenus dans un cadre expérimental très contrôlé, permettent de mieux comprendre les mécanismes sous-jacents à l’imitation. Ils pourront servir de base à l’explication des phénomènes plus complexes tels que la propagation des modes ou des fausses informations.  

"Nous pouvons supposer que ces résultats seront également transposables à la recherche clinique, pour mieux comprendre certaines pathologies psychiatriques qui entraînent des troubles des interactions sociales, comme l’autisme ou les troubles de la personnalité", ajoute-t-il. En effet, il a déjà été observé que des personnes déprimées, sans pour autant souffrir d'une dépression caractérisée, sont moins sujettes à l’imitation.

EN SAVOIR PLUS

Najar A, Bonnet E, Bahrami B, Palminteri S (2020) The actions of others act as a pseudo-reward to drive imitation in the context of social reinforcement learning. PLoS Biol 18 (12): e3001028. https://doi.org/10.1371/journal.pbio.3001028

Article INSERM : L'imitation, un réflexe aux effets durables sur les décisions ultérieures

Site internet de l'équipe Human Reinforcement Learning

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