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Mis à jour
12 décembre 2022
LNC2

L’apport des sciences comportementales pour lutter contre les inégalités dès la petite enfance

Passionnée par la pratique de la transdisciplinarité depuis sa licence, Laudine Carbuccia effectue une thèse entre sociologie et sciences cognitives sous la direction de Carlo Barone, professeur en sociologie à Sciences Po et membre du Centre de Recherche sur les Inégalités Sociales (CRIS) et du Laboratoire interdisciplinaire d'évaluation des politiques publiques (LIEPP), et de Coralie Chevallier, chercheuse en sciences cognitives au Laboratoire de Neurosciences Cognitives et Computationnelles (LNC2) à l’ENS. Ses recherches portent sur les inégalités d’accès aux crèches et autres modes de garde dans la petite enfance, leur lien avec les politiques publiques et leur impact sur le développement cognitif des jeunes enfants. Elle mobilise pour cela à la fois des méthodes qualitatives et quantitatives.


Laudine Carbuccia est lauréate 2022 de la bourse de recherche pour l’enfance de la Fondation Mustela pour son projet d’étude des déterminants cognitifs et structurels des inégalités d’accès aux crèches et autres modes de garde en fonction du milieu socio-économique et de l’origine migratoire des familles.


 

Laudine

Un parcours pluridisciplinaire nourri par une curiosité insatiable pour le monde

 

Née à Marseille, Laudine Carbuccia se décrit comme une enfant curieuse de tout, désireuse de comprendre le monde. Cette curiosité qui ne la quittera jamais aura un impact sur son parcours. L’année du Bac marque une première étape durant laquelle des choix doivent être faits, ce qui ne sera pas simple pour la jeune fille pour qui la pluridisciplinarité est déjà une évidence. « Toutes les matières m’intéressaient au lycée et je n’arrivais pas à faire un choix. Plus que cela, je ne souhaitais pas choisir et renoncer à certaines matières. Je voulais garder le plus de matières possibles. » Elle se tourne vers les Centres d’Information et d’Orientation dans l’espoir d’y voir plus clair. Les réponses sont unanimes : seules les classes préparatoires permettent de conserver cette pluridisciplinarité. Mais la jeune fille n’a pas une bonne image de la prépa. « Je viens d’un milieu social où on ne poussait pas les gens à aller en prépa. Mon entourage ne savait pas très bien ce que c’était. Et du coup, j’avais une très grosse appréhension à y aller. » Une conseillère aura la bonne idée de lui parler de la toute nouvelle licence transdisciplinaire « Sciences et Humanités » créée à Marseille que Laudine intégrera et au sein de laquelle elle s’épanouira. « J’ai adoré ma licence ! Je voulais comprendre le monde et toutes les disciplines me paraissaient pertinentes pour y arriver. Ma licence m’a permis de réaliser que je n’avais pas forcément à choisir et que je pouvais combiner les différentes visions du monde pour avoir une compréhension la plus complète possible des problèmes et problématiques du monde ».

C’est en 3e année de licence que Laudine entend parler de master en sciences cognitives par ses professeurs. A ce moment-là, la jeune femme se voit un peu, par défaut, en philosophie des sciences. « Je me disais que c’était encore un moyen de faire le plus de sciences possibles tout en gardant un pied dans l’approche philosophique. »  Mais elle comprend que les sciences cognitives constituent une discipline où l’approche pluridisciplinaire et la transdisciplinarité est pertinente. Elle choisit alors de faire le Cogmaster à Paris dans le cadre duquel elle va multiplier les stages et les expériences. « C’était très riche de pouvoir faire des stages aussi variés, m’ouvrant sur un horizon large. Après un début de parcours très théorique, j’avais besoin de savoir que ma recherche allait pouvoir être utile et avoir des applications concrètes. Et je ne me retrouvais plus dans ces choses très théoriques qui jusqu’à présent m’avaient beaucoup nourri. » 

Découverte de l’application des sciences du comportement aux politiques publiques

Sa rencontre avec Coralie Chevallier, figure de proue de l’application des sciences du comportement aux politiques publiques en France, marque une première étape importante. « Coralie Chevallier travaillait sur toutes les thématiques qui me tenaient à cœur depuis toujours, de santé, de pauvreté. J’ai toujours fait des maraudes, j’avais effectué un service civique dans le domaine de la santé, en fait je ne m’étais jamais dit que je pouvais combiner cela au sein des sciences cognitives ». Durant son premier semestre de césure, la jeune fille va travailler avec Coralie Chevallier pour la Haute Autorité de Santé. « On essayait de comprendre pourquoi les médecins, et en particulier les médecins généralistes ne suivaient pas les recommandations de la HAS ». Mais son passage au LIEPP à Sciences Po au second semestre marque un tournant décisif. La jeune femme y découvre toute la richesse d’un travail nourri par une démarche interdisciplinaire susceptible d’éclairer les politiques publiques, dans le cadre structuré du laboratoire. «Le but était d’essayer d’évaluer, de comprendre l’impact des politiques publiques et de nourrir également des réflexions de création de nouvelles politiques publiques. » 

Les politiques d’accompagnement au développement des capacités des jeunes enfants

La jeune femme est engagée comme assistante de recherche pour faire un rapport sur les politiques d’accompagnement au développement des jeunes enfants pour la caisse nationale des allocations familiales. « Ce projet me correspondait d’autant plus que j’avais déjà eu l’occasion de travailler sur la psychologie du développement au Babylab du Laboratoire de Sciences Cognitives et Psycholinguistique du DEC et à celui de Paris Cité en première année de master ». L’objectif de ce rapport est d’offrir une vision la plus complète possible de l’état des connaissances sur les politiques d’accompagnement au développement du jeune enfant à travers quatre revues systématiques de la littérature internationale. La première partie de ce rapport confirme que tous les domaines de développement du jeune enfant sont impactés par les inégalités socio-économiques. La suite du rapport porte sur la compréhension, en termes de politiques publiques, des leviers d’action pour tenter d’atténuer les effets de ces inégalités. « L’objectif est de rompre le cercle vicieux de reproduction des inégalités. Les inégalités de développement frappent les enfants dès la toute petite enfance. Ils arrivent à la maternelle et à l’école primaire en ayant, par exemple, de moins bonnes compétences langagières qui font qu’ils auront plus de difficultés à entrer dans la lecture. Or la lecture étant le moyen de rentrer dans tout le reste des apprentissages, tout va être beaucoup plus difficile. La petite enfance apparaît sous cet angle-là comme le moment où intervenir. » Deux points sont particulièrement étudiés : l’environnement familial et les modes de garde, notamment l’évaluation des effets de la fréquentation des modes de garde sur le développement des enfants.

Deux grandes conclusions se dégagent : l’accueil en crèche ou par une assistante maternelle constitue un bon levier pour accompagner les acquisitions fondamentales (en particulier sur le développement moteur et langagier) et attenue l’impact des inégalités socio-économiques, sous réserve de la qualité́ de cet accueil et de son accessibilité́ à tous. « Ce type de structure a notamment un effet égalisateur car il va bénéficier essentiellement aux enfants de milieux défavorisés. L’effet est quasi nul chez les enfants de milieux favorisés ». Il promeut également l’emploi des mères. « C’est d’ailleurs aussi un excellent levier pour la mobilité des familles. Souvent, les mères s’appuient sur leur famille pour faire garder leurs enfants. Et déménager pour travailler signifie dans ce cas perdre cette aide familiale. Il y a donc plein de raisons directes et indirectes pour contribuer à réduire ces inégalités ». Mais ce rapport révèle également les inégalités massives d’accès à ces structures, dans tous les pays dans lesquels il y a des données. Les foyers issus de milieux socio-économiques défavorisés accèdent moins à ces structures. La France est un des pays les plus inégalitaires, et les causes de ces inégalités sont mal connues. Certains travaux permettent de documenter les mécanismes du côté de l’offre, mais très peu d’études concernent les facteurs pertinents du côté de la demande. « Il y avait quelques études de sociologie et d’économie qui s’intéressaient aux facteurs macro, comme par exemple le fait que ces structures aient un coût peut-être trop élevé pour les familles défavorisées, cumulé à un manque régulier de place, un ensemble de caractéristiques structurelles. Mais du point de vue des sciences comportementales, rien n’avait été exploré alors qu’il y a toute une partie des sciences comportementales, notamment dans le cadre de l’accès aux études supérieures, qui montre l’importance de facteurs comportementaux dans le non-recours aux études supérieures pour les populations défavorisées. C’est de là qu’est né mon projet de M2 et mon projet de thèse : aller explorer ce qui se passe du côté des familles ». 

Les sciences comportementales pour comprendre la raison des inégalités d'accès aux structures d’accueil des jeunes enfants

Laudine Carbuccia consacre sa thèse « aux déterminants structurels et cognitifs des inégalités d’accès aux crèches et autres modes de garde en fonction du niveau socio-économique et de l’origine migratoire ». L’objectif étant d’avoir une meilleure compréhension des difficultés d’accès à ces structures pour ces publics vulnérables ainsi que leurs implications pour l’emploi des mères et le développement des enfants.

Son projet vise, entre autres, à tester un dispositif expérimental simple, peu coûteux, pour encourager le recours aux modes de garde à Paris, dans le Val-de-Marne et en Seine-Saint-Denis. Recrutés dans les salles d’attente des maternités, quelques 2000 parents seront recrutés d’ici fin 2022. Un tiers d’entre eux recevront des informations étant apparues dans le terrain qualitatif préalable de Laudine comme manquant aux publics vulnérables, un deuxième tiers recevra les mêmes informations mais bénéficiera aussi d’un accompagnement personnalisé à l’inscription, alors que le dernier tiers servira de groupe contrôle. Les résultats nourriront ensuite la conception d’un possible dispositif national.

La bourse de recherche pour l’enfance de la fondation Mustela va contribuer au financement des travaux de la jeune chercheuse qui y voit également une reconnaissance de la valeur et de l’utilité de ses travaux. « Cette bourse est pour moi un encouragement qui souligne l’utilité de mes travaux de recherche qui peuvent avoir un impact très concret sur les politiques publiques liées aux problématiques de la petite enfance. » L’objectif de la jeune femme est de pousser un peu plus loin cette revue de littérature. « Cet axe de recherche me permet à la fois d’impliquer les sciences économiques et la sociologie du point de vue structurel, les sciences comportementales du point de vue cognitif. » 

Dans ses recherches futures, Laudine Carbuccia aimerait conserver une approche à l’interface entre la théorie et la pratique. Étudier, toujours plus en profondeur, la cognition des personnes en situation de pauvreté, essayer de comprendre l’impact qu’un environnement marqué par la pauvreté peut avoir sur la cognition des individus, et l’impact que la cognition des individus en situation de pauvreté peut avoir sur la situation de pauvreté dans laquelle ils sont. 

« J’aimerais à la fois continuer à tenir dans ma recherche une application pratique par exemple en termes de politiques publiques, toujours dans le même dialogue avec toutes les disciplines des sciences sociales qui permettent de comprendre le comportement humain et ses déterminants, ce qui est constitutif de mes travaux, mais aussi pousser encore plus loin le côté plus théorique, nourri par les méthodologies venant de la psychologie et des autres sciences du comportement qui viendrait enrichir encore les expérimentations de terrain ainsi que l’interprétation de leurs résultats. »

 

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